Gaz butane utilise comme carburant dans les taxis communaux

ENQUÊTE EXPRESS

Port Bouët roule sur une poudrière

À Port-Bouët, une commune balnéaire oscillant entre brise marine et asphalte brûlant, les taxis communaux parcourent les rues comme des vaisseaux d’une économie informelle toujours en mouvement. Il est 14h17 ce mercredi 2 juillet 2025.

Leurs klaxons sont le pouls de la rue, leurs moteurs, un métronome du quotidien. Ces véhicules jaune et bleu, souvent brinquebalants, sont le moyen de transport moderne d’une population cherchant la mobilité. Mais derrière cette apparence familière se cache une réalité inquiétante : l’utilisation croissante du gaz butane comme carburant alternatif. Telle une tragédie urbaine écrite en silence, cette pratique se propage, poussée par la flambée des prix du carburant traditionnel. Dans le coffre de certains de ces taxis, pas de simple bidon de secours, mais une bouteille de gaz domestique. L’ombre du danger plane. Et la routine devient une roulette russe. « Vieux père, tout Abidjan utilise le gaz butane comme carburant. Ce n’est pas seulement à

Port Bouët. Le carburant normal ne nous permet pas de faire des béné- fices. C’est trop cher », affirme sans détour Abdoul K., 37 ans, chauffeur de taxi communal rencontré à la gare de Gonzagueville. Koné Daouda, 47 ans, ajoute : « Avec deux bouteilles Faitout dont les prix s’élèvent à 4400 F CFA, on peut rouler toute la journée et plus. Pourtant, difficile de faire la journée à ce prix avec le carburant normal ». Pour le transporteur, la logique est implacable : face à la flambée du prix de l’essence, le gaz domestique apparaît comme une alternative inévitable. Ce phénomène n’est pas propre à Port-Bouët, mais y prend une ampleur particulière. Dans cette commune densément peuplée, où le transport public est crucial, les conducteurs cherchent à tout prix à rester compétitifs. Le gaz butane, vendu à moindre coût sur le marché, permet de réduire les coûts de carburant de près de 60 % selon certains utilisateurs, une économie significative dans un contexte de vie chère.

UNE BOMBE ROULANTE

Mais ce que les conducteurs gagnent en marge, les passagers le perdent en sécurité. « C’est très dangereux autant pour les conducteurs que pour les passagers. C’est pourquoi c’est avec crainte que nous empruntons ces véhicules », confie Yao Carole, 38 ans, agent des services postaux résidant à Port Bouët, qui emprunte ces taxis pour ses trajets domicile-travail. En l’absence de normes de sécurité, les installations au gaz sont souvent artisanales, bricolées à la hâte. Le gaz butane, stocké dans des bouteilles prévues pour la cuisson domestique, est transporté à l’intérieur même du véhicule, exposé à la chaleur du moteur, aux chocs et aux frottements. Une simple fuite peut suffire à déclencher un incendie ou une explosion. Rebecca Amégo, 33 ans, se souvient encore d’un incident qui lui a ouvert les yeux sur cette pratique : «

Un dimanche, je me rendais à l’église et en pleine route, le conducteur annonce qu’il allait repositionner sa bouteille de gaz. Cela m’a paru étrange. C’est après coup que j’ai compris qu’il utilisait le gaz comme carburant. » Un récit à la fois absurde et révélateur d’un quotidien désormais banalisé, presque normalisé. Cela illustre l’un des paradoxes les plus inquiétants de cette situation : l’accoutumance au risque. Le danger se dissout dans la répétition. Au fil du temps, la population se résigne, jusqu’à ce que survienne le drame.

 

FAUSSE ÉCONOMIE, VRAIS RISQUES

Pour certains observateurs, cette économie apparente à court terme est illusoire. Seripka Wilfried, 42 ans, commerçant, relativise : « Les chauffeurs utilisent le gaz comme carburant. À vrai dire, je ne considère pas cela comme une solution à la cherté de la vie car utiliser le gaz comme carburant comporte beaucoup de risques. » En plus du danger immé- diat pour les vies humaines, se pose la question de la durabilité de cette solution. Le gaz butane n’est pas conçu pour alimenter des moteurs thermiques. L’usure mécanique, les performances réduites, les pannes fré- quentes rendent cette économie illusoire sur le long terme. Ce qui semble économique aujourd’hui pourrait coû- ter cher demain, en réparations… ou en vies.

LES FOYERS PAIENT

LA FACTURE

La pression sur le marché du gaz domestique est une autre consé- quence directe de cette pratique. Salif Nialega, 70 ans, retraité vivant dans le quartier Serge Kassi, en fait les frais. «

Chaque fois qu’on recharge notre bouteille de gaz Faitout, on constate que les têtes sont réguliè- rement endommagées car les chauffeurs de taxi, en utilisant les bouteilles de gaz, abîment les têtes des bouteilles Faitout », révèle-t-il. Les familles peinent à trouver du gaz en bon état. Les embouts s’usent pré- maturément, les stocks s’épuisent plus vite. L’usage détourné du gaz aggrave une crise domestique, dans une série d’effets pervers qui va bien au-delà du secteur du transport. Certains habitants demandent une intervention rapide des autorités locales face à

cette situation alarmante. « Il faut que les autorités municipales réagissent le plus vite possible car nos vies sont en danger. L’odeur du gaz est un risque pour les poumons », s’insurge Tia André, 32 ans. Selon lui, ce n’est plus simplement une affaire de chauffeurs, mais une question de santé publique. Le gaz, souvent mal contenu, s’échappe parfois dans les habitacles, exposant conducteurs et passagers à des émanations toxiques. Dans un espace aussi confiné qu’un taxi communal, la moindre fuite peut devenir un piège invisible.

 

SILENCE DES AUTORITÉS

Pour l’instant, peu d’initiatives concrètes sont mises en place. Aucun contrôle rigoureux n’est appliqué pour détecter les taxis fonctionnant au gaz. Les syndicats de transport restent muets, les agents municipaux absents du débat. Cette inertie administrative crée un vide dangereux, où chacun improvise selon ses moyens et ses craintes. Le recours au gaz butane comme carburant dans les taxis communaux de Port-Bouët est le symptôme d’une crise plus vaste : un système de transport sous-financé, une population coincée entre inflation et insécurité, et un encadrement défaillant. Il ne s’agit pas de criminaliser les conducteurs, souvent pris dans un engrenage de survie, mais d’exiger des solutions durables : subventions ciblées, carburant social, contrôle technique renforcé, sensibilisation citoyenne. Car si rien n’est fait, ce ne seront pas seulement les moteurs qui exploseront. C’est la confiance, la santé publique, et la dignité même de la mobilité urbaine qui seront consumées, après bouteille.

Samuel AHUI

S.A

Ce chauffeur relie une bouteille de gaz à son moteur en plein cœur du marché de nuit de Port Bouët. (Ph. Samuel AHUI)

Ici, pas d’essence, mais du gaz butane domestique détourné par des chauffeurs pour faire rouler leurs taxis … au péril des vies humaines. (Ph. Samuel AHUI)