Une célébration sous le signe de la cherté de la vie

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Le 6 juin 2025 s’est levé, non pas comme un soleil rayonnant, mais tel un spectateur silencieux scrutant les casseroles vides et les portefeuilles troués. C’était le jour de la Tabaski. Une fête de sacrifice, bien sûr, mais dans les quartiers populaires d’Abidjan, elle symbolisait avant tout la débrouille et le renoncement. Un drame festif s’est joué à Abobo, Anyama et Adjamé, où la foi musulmane a fait face aux prix en hausse et à l’indifférence des puissants. Une plongée dans les profondeurs d’une célébration où la tradition se bat pour subsister face à la tyrannie des prix alimentaires.

ABOBO, UNE FOI PLUS FORTE QUE LE PRIX D’UN MOUTON

À Abobo Sogefiha, dès l’aube, des silhouettes dans des boubous éclatants parcouraient les rues, mais leurs visages reflé- taient la morosité. Dans la cour de la grande mosquée, l’imam a partagé son sermon. Mais derrière les “Amin” pleins de ferveur, les cœurs soupiraient. Non loin, dans une cour partagée, S.M, Un homme d’environ quarante ans, en pantalon, le regard vide, sacrifie un bélier acheté en collaboration avec ses voisins. « Le mouton est devenu un luxe. On m’a demandé 150 000 francs pour cet animal moyen. L’État doit comprendre que nous souffrons », raconte-t-il. Selon les marchands de bétail cette année, les moutons ont été proposés à des prix exorbitants : rareté des animaux, hausse des frais de transport, insécurité sur les routes d’approvisionnement. La viande, même en petites portions, est devenue hors de portée. Un simple kilo de viande de mouton coûte une fortune dans certains quartiers.

000 francs ? Les autorités doivent arrêter de

prétendre que tout va bien ». Au marché, les marchandes souffrent aussi. Awa, 36 ans, une vendeuse à la gare, soupire. « Nous vendons très

peu. Tout est cher à l’achat : le piment, l’huile,la tomate. Même le charbon coûte deux fois plus cher qu’avant. Les clients viennent avec 1 000 francs, espérant pouvoir préparer une sauce », partage-t-elle.

 

ADJAMÉ, LES ASTUCES

DE SURVIE EN ROBE DE FÊTE

À Adjamé, cœur battant du commerce informel, la Tabaski a laissé un goût amer. Derrière les vitrines de boubous neufs et les boutiques de parfums exotiques, c’est la débrouille qui a dicté sa loi. Sur le trottoir de Bracodi, Adama, 28 ans, vendeur de pièces détachées, a partagé un modeste repas avec ses collègues dans un garage. « On a cotisé pour un mouton. Le propriétaire.

du garage a préparé la sauce. On mange et on prie. C’est notre façon de célébrer », dit-il en se réconfortant. Un peu plus loin, dans un espace exigu, Bintou, 19 ans, couturière, avoue qu’elle n’a pas pu offrir de nouvelles tenues à ses deux petites sœurs. «

On a porté ce qu’on avait. L’essentiel, c’est la paix et la santé », affirme-t-elle.

 

UN CONTEXTE ÉCONOMIQUE QUI ÉTOUFFE

L’inflation continue de peser lourdement sur les ménages ivoiriens, bien qu’elle ait diminué de 2,3 % au premier trimestre 2025, d’après la BCEAO. L’inflation est alimentée par la hausse des prix alimentaires, du transport et de

l’énergie. Le prix du carburant impacte directement le coût des produits agricoles

transportés depuis l’intérieur du pays. Le panier dela ménagère s’est réduit :

l’huile passe de 900 FCFA à 1 300 F CFA le litre dans

certaines boutiques, les œufs se vendent entre 2 500 et 3 000 francs la plaquette, et le sucre reste instable. Pour nombre de personnes, la Tabaski n’a été qu’un rappel douloureux de leur impuissance.

LES PRIÈRES D’UN PEUPLE SILENCIEUX

Malgré les difficultés de la vie quotidienne, les habitants des quartiers populaires ont gardé leur dignité. Les prières, les étreintes, les partages, bien qu’ils soient modestes, ont témoigné d’une solidarité tenace. Mais dans ces prières finales, dans les regards vers le ciel, il y avait aussi une supplication adressée aux autorités. « Nous ne demandons pas des moutons. Nous souhaitons simplement que les prix soient stables, que nos enfants mangent suffisamment, que la fête ne soit pas un privilège réservé à une élite. Que les autorités viennent voir comment nous vivons », dit Mariam, 52 ans, résidente d’AboboBaoulé.

UN JOUR DIFFÉRENT DES AUTRES

La Tabaski 2025 aura été marquée par des choix difficiles, des sacrifices réels, bien au-delà du geste traditionnel. Entre foi et frustration, entre gratitude et colère, les quartiers populaires d’Abidjan ont témoigné de leur résilience. Mais cette résilience ne doit pas servir de prétexte à l’inaction. Derrière les sourires figés sur les selfies de fête, il y avait une colère silencieuse. Une fête célébrée avec le ventre à moitié rassasié mais le cœur plein d’espoir. Un peuple qui n’a pas perdu l’espoir, mais qui souhaite que ses dirigeants aient aussi confiance en leur avenir.

 

Christ MIENSAH