Editorial

LE GAIN ECRASE L’HUMAIN

Abidjan est en pleine mutation. Partout, des grues déchirent le ciel, symboles d’une croissance économique fière et d’une soif irrépressible de modernité. Pourtant, derrière le béton et les façades rutilantes, se cache un drame récurrent et insoutenable : l’effondrement d’immeubles. Ces sinistres ne sont pas des fatalités, mais des exécutions, et notre silence collectif face à ces morts évitables est l’aveu le plus cinglant de notre échec civique.

Ces immeubles qui s’affaissent ou s’écroulent, qu’ils soient en construction ou déjà habités, sont les monuments érigés à la gloire de la cupidité. Ils ne s’écroulent pas par accident ou par malchance. Ils cèdent sous le poids d’un cynisme structuré qui sacrifie les normes techniques sur l’autel du profit immédiat.

La cause est connue : permis de construire inexistant, fraude sur les matériaux, les études et corruption endémique. À chaque effondrement, le même rituel macabre se met en place : les sirènes des secours, la poussière du deuil, la colère des riverains, l’arrestation de quelques lampistes et les promesses fermes du gouvernement de « prendre des sanctions à la hauteur de la loi ». Mais les jours passent, et l’oubli reprend ses droits. Les sanctions se muent en aménagements, et les chantiers illégaux reprennent, à peine masqués par la nuit. L’effondrement d’un immeuble n’est pas seulement un fait divers, c’est une faillite morale.

Herman Bléoué